Episode des inondations 13-15 juillet 2021

Récit d'une catastrophe annoncée

Les évènements qui ont frappé notre région à la mi-juillet 2021 sont extrêmes, cela ne veut pas dire qu'ils étaient imprévisibles. 

Il apparaît que plusieurs alertes ont été envoyées à divers niveaux de pouvoir entre le 10 et le 14 juillet. Pourtant, très peu, voire rien, n'a été fait en terme de prévention. 

Ceci est le récit des quatre jours fatidiques avant la tragédie qui a touché notre région.

Note: les sources, chiffres et documents évoqués dans cet article sont disponibles publiquement et accessibles à cette adresse. Cette compilation est le fruit d'un travail collectif réalisé par des citoyens, des journalistes et des scientifiques, notamment via Twitter. L'anonymat de certaines sources a été respecté, conformément à leur souhait.

Mis à jour le 24/7 avec les informations relatives aux notifications EFAS fournies par le SPW .

Echec d'un succès

Le samedi 10 juillet, les scientifiques de l'EFAS (European Flood Awareness System) se félicitaient d'avoir mené à bien leur mission. Une catastrophe allait être évitée grâce à leur expertise, aux données récoltées par les satellites, et leur supercalculateur. Leurs modèles venaient de mettre en évidence qu'une situation extrême allait se développer dans le bassin du Rhin et de la Meuse dans les quatre prochains jours. Un phénomène rarissime, qui ne se produit qu'une fois par siècle, mais heureusement détecté à temps. Grâce à leur alerte, des vies allaient être sauvées et une importante partie des dégâts matériels évité. Et pourtant, quelle ne fut pas leur surprise de voir la catastrophe prédite se dérouler sous leurs yeux, comme si aucune alerte n'avait été reçue ou comprise.

Naissance et mission de l'EFASEn août 2002, de dramatiques inondations autour du Danube et de l'Elbe coûtent la vie à 110 personnes et causent plus de €10 milliards de dommages. Une analyse des dysfonctionnements montre un manque de cohérence et de collaboration entre les différentes agences météorologiques nationales. C'est hors de ce constat que naît l'EFAS (European Flood Awareness System). 

En 2011, l'EFAS intègre le programme de gestion des situations d'urgence Copernicus EMS (Emergency Management Service) et est depuis actif dans l'observation et la prédiction de phénomènes hydrologiques sévères ou extrêmes via un système de « notifications ».

D'un point de vue opérationnel, l'EFAS est géré par l'ECMWF (European Center for Midrange Weather Forecasting) qui s'occupe d'héberger les scientifiques, réaliser les études hydrologiques, le tout avec des modèles et un supercalculateur, pur bijou de technologie, que le monde nous envie.

Notifications EFAS/Copernicus

À la suite de leur découverte du 10 juillet, le système d'alerte Copernicus EMS envoie une première notification pour une situation exceptionnelle dans le bassin du Rhin. Ce sont ensuite 24 notifications qui sont envoyées, pour divers cours d'eau et régions du bassin du Rhin et de la Meuse. Ces notifications sont transmises par email aux partenaires régionaux. Elles contiennent le nom du cours d'eau et un niveau de sévérité exprimé comme la probabilité d'avoir un évènement plus important que les 5 ou 25 dernières années.Procédure d'envoi des notifications EFASUne notification n'est envoyée qu'une seule fois. Ensuite, il revient à l'autorité compétente de se rendre sur la plateforme en ligne Copernicus afin d'observer les données en « temps réel ». Celles-ci sont un ensemble de cartes et prévisions mises à jour toutes les six heures et avec une précision de 1km à 5km suivant les modèles. On y retrouve des prévisions des zones inondables, des estimations des risques , et plusieurs indices météorologiques basés sur les modèles hydrologiques de l'ECMWF.

Les autorités Belges vont recevoir l'ensemble des notifications EFAS concernant la situation se développant, et ce dès le 10 juillet. C'est le 12 juillet que la première notification ciblant spécifiquement la Wallonie, et l'Ourthe en particulier est reçue. Celle-ci indique une probabilité de 49% de dépasser la période de retour de 20 ans. L'autorité est invitée à se connecter au site web pour suivre l'évolution des modèles et analyser les cartes prévisionnelles.

Notification EFAS reçue le 12 juillet à 11h27

Les prévisions ECMWF

Note: quand on parle d'une prévision de 1 mm de pluie, cela signifie qu'il tombera 1 litre par ㎡; donc une prévision de 100mm en trois jours veut dire qu'il tombera 100 litres d'eau sur chaque ㎡ de la province.

Pendant ce temps, les modèles météorologiques européens de l'ECMWF continuent de tourner et de converger. Le lundi en journée, le dernier modèle converge sur une solution qui annonce près de 230 mm dans la région de Verviers sur l'ensemble de l'épisode pluvieux. Cette estimation ne va plus évoluer et sera confirmée durant la semaine. Les observations de pluviométrie concordent de manière assez spectaculaire avec les prévisions du modèle.

Prévisions ECMWF pour la période du 12/7 14:00 au 15/7 23:00

Les prévisions du modèle ECMWF du lundi 12/7 et du mardi 13/7 (100mm-150mm dans l'essentiel de la province de Liège, et >150 mm sur le plateau de hautes-fagnes) annoncent donc, pour tout le territoire de la province de Liège, des précipitations "extrêmes" pour le mercredi et le jeudi, d'une ampleur qui ne devrait arriver qu'une fois tous les 50 à + de 200 ans selon les statistiques de l'IRM.

Niveau de retour estimé pour une durée de précipitations de 3 jours et une période de retour de 50 à 200 ans.

Autre point de comparaison : les précipitations annuelles en province de Liège sont en moyenne de 880 mm. 

Nous avons donc un modèle, 48H avant l'évènement, qui nous prédit qu'un quart des précipitations de l'année vont tomber en trois jours, le tout couplé à des alertes inondations de l'EFAS niveau « sévère ».

Le DO.223 - Direction de la Gestion hydrologique intégrée

La Direction de la Gestion hydrologique intégrée « exploite le réseau d'observation hydrologique en temps réel et assure le bon fonctionnement de ce réseau. Elle déclenche les phases de pré-alerte et d'alerte de crue et les notifie pour diffusion au Centre régional de crise de Wallonie. »A partir du samedi 10 juillet, c'est à la DO.223 que les emails d'alerte de l'EFAS arrivent. Ils sont envoyés à son directeur, ainsi qu'à deux collaborateurs et une liste de diffusion interne. L'ensemble des notifications sont reçues par le SPW, avec à chaque fois une invitation à se rendre sur la plateforme pour suivre l'évolution des modèles. Une première notification spécifique à la Wallonie est reçue le 12 juillet pour l'Ourthe; trois autres notifications suivront.

Les e-mails d'alertes sont largement ignorés. 

Aucun plan d'urgence n'est déclenché en catastrophe suite à ces emails, les fonctionnaires ne se connectent pas à la plateforme Copernicus pour recueillir plus d'informations. L'explication de cette apparente nonchalance est assez simple, comme nous l'explique notre contact par téléphone à la DG02 :

Quand le SPW a décidé de rejoindre le programme EFAS en 2015, l'objectif était avant tout de faciliter l'échange de données au niveau européen sur les débits des grands fleuves. Les données wallonnes sont partagées avec l'EFAS de manière journalière et le SPW peut utiliser l'ensemble des données à sa disposition pour assurer le bon fonctionnement du réseau.

Le but premier de ce partenariat n'est donc pas la sécurité. Dès lors, il n'y a pas eu d'intégration spécifique de la composante « alerte » de l'EFAS dans les procédures internes à la DO.223. Les procédures et outils du passé ont toujours très bien fonctionné et sont adaptés aux situations habituelles sur le territoire belge. 

De l'aveu de notre interlocuteur, à sa connaissance, personne ne s'est connecté à la plateforme Copernicus entre le 10 et le 14 juillet, les données utilisées pour décider de passer en phase de pré-alerte ont été celles de l'IRM, comme d'habitude.

C'est donc en début de semaine, à la suite des alertes de l'IRM, que la DO.223 commence à surveiller la situation et c'est mercredi, alors que l'IRM passe en alerte rouge, que des messages d'alerte sont alors envoyés aux communes.

Ces messages restent toutefois lacunaires et difficilement actionables. Un bourgmestre nous explique que le message envoyé à sa commune ne contient aucune recommandation d'évacuation et uniquement une note relative aux camps de jeunes situés en bord de cours d'eau. Un autre nous indique qu'il a bien procédé à des évacuations suite à l'alerte du mercredi, mais qu'il n'était pas prévenu de la poursuite et l'ampleur des inondations pour la nuit.

L'IRM passé en alerte rouge mercredi

Les météorologues du royaume suivent bien entendu l'évolution du ciel, mais par la nature de notre petit pays, l'IRM a développé ses propres modèles avec pour but d'avoir un maillage de très haute résolution (de 2,5 km à environ 1 km).

Lors de son bulletin du 13 juillet, l'IRM prévoit entre 80 et 150 mm de cumul, durant l'ensemble de l'épisode, sur la province de Liège. Cette prédiction est donc plus basse que le modèle européen et s'explique de par l'utilisation de divers modèles. 

Au final, ce sont pas moins de 6 modèles différents observés par les météorologies pour essayer d'obtenir la prévision la plus précise.

Les données vont rester dans une prédiction similaire pour le reste de l'épisode, avec 60-150 mm de prévu le mercredi 14 jusqu'au jeudi 20h.Néanmoins, même plus bas, les chiffres sont extraordinaires pour un mois de juillet. 

L'IRM place donc la province de Liège en alerte jaune en début de semaine, passe en alerte orange le mardi (24h avant l'évènement) et en alerte rouge le mercredi à mi-journée au vu des précipitations annoncées de plus de 100mm en 24H sur plus d'un quart de la province.

Cette évolution progressive d'alerte jaune à rouge, alors que les chiffres de précipitations sont connus et n'ont pas évolué depuis le 13 juillet, n'est pas de la nonchalance de la part de l'IRM mais le reflet d'une procédure interne : « un code rouge ne peut être émis au maximum 12 heures (et parfois moins en fonction de l'incertitude) avant le phénomène météorologique. »L'alerte rouge ne contient pas non plus la moindre indication d'un risque d'inondation, on annonce des pluies abondantes mais on n'en déduit pas un risque aux personnes. Le Belge est prié de sortir son parapluie et de patienter pour le BBQ.

Update (24/7) - David Dehenauw a réagit à cette section avec une explication détaillée de leur approche et modèles au cours des jours précédents les inondations.

Victimes de notre belgitude

Il s'avère que l'IRM n'a pas le droit de prédire les inondations, ni même de prononcer ou écrire le mot dans une alerte. Les inondations sont une prérogative régionale, l'IRM est un service Fédéral.

On se retrouve donc dans une situation où le service responsable des alertes inondations (la DG02) dépend d'un service météorologique qui ne peut se prononcer sur les inondations et n'a pas les données complètes pour évaluer les risques. L'ensemble des alertes et décisions prises durant cette semaine fatidique du 10 au 14 juillet sont donc entièrement prises sur base des données de l'IRM en faisant fi des alertes, prévisions, et modélisations hydrologiques de l'EFAS. Cette situation nous rappelle celle de 2002 que l'Europe a voulu éviter en mettant justement l'EFAS en place.

Mauvais chiffres, mauvaises décisions

L'ensemble des (non-)décisions de la semaine s'explique alors de manière assez naturelle une fois le contexte connu. L'absence de délestage préventif du barrage d'Eupen devient plus facile à comprendre, la décision aurait peut-être été différente si les gestionnaires avaient reçu, en cours de week-end, les données de l'EFAS et, le lundi, les prévisions de l'ECMWF.

Ceci explique également pourquoi les communes ont été prévenues si tard et pourquoi aucune donnée de prévision d'inondation ne leur a été donnée, mais uniquement des prévisions de pluviométrie. Une information dès le lundi aurait peut-être permis de revoir les plans d'urgence, prévenir les citoyens, anticiper les évacuations, déplacer les véhicules, etc. 

Toutes ces actions devenues impossibles le mercredi avec un niveau d'eau déjà trop élevé et qui continue à augmenter très rapidement.

Conclusions

Il apparaît que le risque de catastrophes naturelles augmente. Ce que nous apprennent les évènements tragiques de la semaine passée c'est que nous ne sommes pas prêts. Il ne suffit pas d'avoir les meilleurs modèles au monde, il faut aussi développer notre culture et gestion des risques naturels, tant chez le citoyen que les institutions. Le Belge n'est pas habitué aux évènements extrêmes, au contraire des Américains qui se calfeutrent ou évacuent au gré des alertes du NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration).

Ces évènements nous montrent également que le morcellement des compétences et responsabilités complexifie et ralentit la communication et la prise de décision. Il nous semble essentiel de donner à l'IRM l'ensemble des moyens pour continuer à informer le grand public des belles journées mais aussi des mauvaises, non seulement au niveau météorologique, mais également quant à l'impact de ces phénomènes sur notre vie et notre environnement.

Enfin, on peut se poser des questions quant à ces données essentielles générées par le meilleur supercalculateur au monde et pourtant inaccessibles au grand public. 

Quel est donc le risque d'ouvrir l'accès aux données et cartes "temps réel", laisser les chercheurs, passionnés, et développeurs s'y plonger pour construire leurs modèles et applications ? Les alertes et cartes de l'EFAS de ce week-end auraient-elles pu être plus efficaces si elles avaient été diffusées sur Twitter ?

Laurent Eschenauer 

Prévisions du BMCB 

13-07-21 10h

Avis de pluies abondantes prévues de ce mardi à jeudi sur les provinces de Liège, de Namur, du Limbourg et du Luxembourg, sur l'est des provinces d'Anvers, des 2 Brabants et du Hainaut .

Les quantités de précipitations dépasseront souvent, en 2 ou 3 jours, les totaux normaux attendus sur tout le mois mais des phénomènes orageux pourraient localement provoquer encore de plus fortes accumulations avec des inondations dans les zones à risques (vallées du centre et surtout de l'est de la Belgique)

La dépression qui est arrivée sur le sud de l'Allemagne évoluera cette nuit vers vers le nord-est et le nord de l'Allemagne pour enfin redescendre jeudi vers le sud .

La zone de pluie qui lui est associée (occlusion backbend) et qui s'enroule autour de son centre, arrosera de façon continue et abondante les provinces de l'est du pays et temporairement également le centre du pays tout comme une grande partie de l'est de la France et tout le versant nord-ouest des Alpes .