Réchauffements climatiques antérieurs: les glaciers nous délivrent des renseignements très intéressants (7/3/19)

Fragments de restes de bois et de tourbe

Depuis le début des années nonante, on a découvert à de nombreuses reprises des débris de bois et de tourbe lors de travaux de recherche géologique glaciaire au voisinage de l'extrémité des glaciers proches des portails glaciaires.

Ces débris venant de l'amont et donc en provenance de plus hautes altitudes (quelques centaines de mètres)  ont ainsi été chariés par les glaciers depuis des siècles.

On a ainsi constaté la présence de fragments de bois de diverses grosseurs  mis au jour par la fonte des glaces à la base du glacier ou déposés sur des bancs de gravier dans la marge périglaciaire immédiate.

En outre, les morceaux de tourbe étaient souvent coincés entre des galets ou des blocs isolés.

En sédimentologie, ce mode de dépôt, que l'on désigne par le terme d'imbrication, est un critère certain de transport par les eaux lors d'une crue glaciaire.

Quant aux échantillons de tourbe, ils sont fortement comprimés et de composition variable.

On a déterminé les espèces d'arbres dont ils proviennent: saules, bouleaux, arolles, épicéas, pins et mélèzes.

Les trouvailles de troncs de mélèzes aux abords du glacier inférieur de l'Aar sont particulièrement instructives du point de vue botanique.

Datations

A côté du simple fait que les fragments de bois et de tourbe sont dégagés sous les glaciers actuels par les eaux de fonte, leurs datations au radiocarbone donnent des résultats intéressants.

Jusqu'à présent, on a daté ainsi plus de cent échantillons.

On a ainsi pu déterminer des plages temporelles (par ex: de -350 (avant notre ère) jusqu'à +150 (période de +/-500 ans) et de +500 à +800 de notre ère (période de +/-300 ans).

Pendant ces périodes, les glaciers dont proviennent les échantillons étaient donc moins étendus que maintenant.

Si l'on additionne ces périodes, on constate qu'approximativement 30%  du temps depuis 350 avant notre ère ( un peu plus des deux derniers siècles) , l'extension glaciaire alpine était plus réduite qu'à présent!

Cette conclusion est en elle-même déjà étonnante.

L'image des Alpes couvertes de glace telles que nous les connaissons ne correspond donc pas à leur aspect durant plus de la moitié de l'ère post glaciaire.

L'histoire des glaciers alpins est certainement beaucoup plus dynamique et fluctuante que celle que l'on avait imaginée jusqu'à maintenant.

Ces résultats sont encore plus surprenants lorsqu'on compare l'âge des échantillons avec le taux de production du Carbone 14 .

Les échantillons succèdent à des périodes de production réduite de Carbone 14 dans l'atmosphère.

Or cette production est en grande partie dépendante del'activité solaire:

élevée, elle renforce le champ magnétique terrestre, ce qui diminue la production de Carbone14.

Il y a tout lieu de croire que les «phases de bois et de tourbe» des glaciers alpins concordent avec des moments d'activité solaire accrue!

Au col du Susten: vue sur le lacet le glacier de Stei (à gauche), celui de Steilimi (au centre) et le Gwächtenhorn (à gauche, en haut) vers 1993. On a reporté les extensions glaciaires de 1856 (fin du petit âge glaciaire) et de 1922.

Aspect probable de cette même région à l'époque romaine, il y a deux millénaires environ, lorsque le glacier de Stei s'était approximativement retiré jusqu'à l'altitude de la cabane du Tierbergli (2795m).

Avec une limite des forêts évidemment plus élevée qu'aujourd'hui, le paysage offrait un aspect très différent que celui que nous connaissons aujourd'hui.

Langue du glacier inférieur de l'Aar et terrasses d'inondation de sa marge périglaciaire . Sous ce glacier se sont accumulés des dépôts de sable, de gravier et de tourbe datant de périodes d'extension glaciaire plus réduite qu'aujourd'hui. Enoutre, ils contiennent de nombreux vestiges de troncs d'arbres qui ont prospéré sur des zones actuellement englacées

Vue du nord-ouest vers le sud-est sur le massif de la Bernina. Agauche, les deux bras formant le glacier de Tschierva. On a découvert dans ses abords immédiats de nombreux débris de bois témoignant de diverses extensions glaciaires plus réduites que de nos jours et d'un paysage autrefois dominé par la forêt. Adroite, les glaciers de Sella et du Roseg.

Conclusions

Les restes de bois et de tourbe trouvés dans les marges de plusieurs glaciers des Alpes témoignent de leur moindre extension.

En effet, la croissance de plantes et d'arbres dans des vallées montagneuses abritant maintenant des glaciers, n' est concevable qu'avec une couverture de glace plus réduite et une limite de laforêt plus élévée.

Entre2650 et 2000 avant notre ère, les langues glaciaires s'arrêtaient à une altitude d'au moins trois cents mètres su-périeure.

A l'époque romaine, les glaciers n' ont pas impressionné la mémoire humaine aussi fortement que de nos jours.

Ils s'étaient considérablement retirés dans des vallées reculées, à l'écart des itinéraires de franchissement des Alpes ,sans constituer un réel obstacle.

Selon les connaissances actuelles , les phases de retrait maximum des glaciers se sont produites entre 7 300 et 6800 ans avant notre ère.

Les découvertes faites à ce propos permettent de supposer qu'à cette époque les glaciers alpins avaient complètement disparu ou s'étaient réduits à l'état de vestiges.

Sur la base de ces découvertes provenant de bon nombre de glaciers des Alpes suisses, il convient de réviser notre image traditionnelle d'une chaîne alpine fortement et continuellement englacée depuis la fin de la dernière glaciation.

Avec sa crue maximale des glaciers depuis le petit âge glaciaire, du XVIIe aumilieu du XIXe siècle, on a formé cette image traditionnelle de nos Alpes.

Cependant, les glaciers alpins étaient moins étendus que maintenant durant plus de 50% de ces dix derniers millénaires!

Les phases de faible extension glaciaire correspondent aux débuts des périodes d'activité solaire élevée; on a donc jusqu'à présent sous-estimé le rôle de ce facteur sur l'évolution des glaciers.

Les phases de faible extension glaciaire décrites ici se rapportent à la période avant le petit âge glaciaire (1350-1850).

En résumé, on constate que la couverture et les mouvements glaciaires sont soumis à des processus nettement plus dynamiques qu'on ne le supposait jusqu'à présent.

Il convient cependant d'approfondir l'étude des formes d'évolution du climat responsables de ces crues et retraits périodiques.

En effet, non seulement des épisodes climatiques plus chauds en moyenne annuelle, mais aussilusfroids et plus secs en hiver, peuvent éventuellement provoquer une décrue glaciaire.

On continuera d'effectuer la datation des échantillons disponibles actuellement et, si possible, leur étude den-drochronologique et statistique .

Extrait de la revue "Les Alpes"

Christian Schlüchter, Ueli Jorin, Institut de géologie de l'Université de Berne

Photos:

Christian  Schlüchter

Robert Bösch, Office fédéral de la topographie,

Peter Donatsch,

Françoise Funk-Salamì, Suisse. Musée de l'aviation et de la DCA (photo aérienne),

Andreas Werthemann,

Lukas Witschi